Écrivain - Philosophe - Intervenant social

Citations

 

Le Chant de la terre blanche est raconté dans une poésie d’inspiration inuite par Mikak, la première femme « Esquimaude » connue par son nom et son visage puisqu’un peintre anglais a réalisé son portrait (John Russell, 1769). C’est une histoire vraie, très documentée, et fascinante qui témoigne de la complexité de notre rapport avec les Premiers Peuples.

 

 

Nous sommes 1760. Mikak est capturée avec son fils Tootak. Son mari et plusieurs chasseurs ont été tués dans leurs kayaks par des pêcheurs anglais. Enfermée dans un cachot à St-John Terre-Neuve, bientôt elle est capable de répondre du tac au tac, en Anglais, à ses geôliers.

 

Elle est amenée en Angleterre au palais de la princesse Augusta. Elle y découvre les chevaux, le commerce, le métal, l’organisation, mais aussi les armes et la cruauté du conquérant.

 

Elle est libérée et revient au Grand-Nord par l’intermédiaire d’un explorateur étonnant, ni Français, ni Anglais, ni Catholique, ni Protestant, mais un Danois (Frère morave) naturaliste qui voulait, lui aussi, échapper à la civilisation et à la cruauté de l’Europe. Il connaissait déjà l’Inuktitut pour avoir vécu avec des Inuits du Groenland.

 

S’ensuit, une histoire d’amour qui aurait pu changer la suite du monde.

 

Citations :

 

1 Le collier

 

« Si la vie est un collier de coquillages, où se trouve le commencement ? Sans doute dans le nœud qui relie les deux bouts. Mais il y a plusieurs bouts et plusieurs nœuds, car il y a des moments cassés, et ils ne sont pas tous faciles à rattacher.

 

Tu veux savoir ce qu’est un Inuit.

 

Avant lui, tout est éparpillé.

 

Après lui, des os, des sculptures et des coquillages sont attachés solidement, et celui qui voit le collier se met à trembler… »

 

2 L’ uummat

 

Nous n’avions pas faim, nos réserves étaient bonnes. Il était doux de laisser glisser l’eau sous nos embarcations et l’air sur nos visages, d’onduler comme des mourants dans les vapeurs montantes. Le soleil laissait tomber ses cheveux luisants sur la mer. On les agrippait, on était remonté avec les brumes. Des nerfs violacés tenaient la mer accrochée au ciel.

 

Ne l’oublie pas : nous vivons dans la poche ventrale d’une bête repue. Ce que l’on ne digère pas nous digère. Ici, sur la Terre sans arbres, le paysage, c’est notre grand-mère, son vieux cœur, sa poche ventrale.

 

Ce jour-là, la grand-mère regardait la jeune femme que j’étais, et son regard me donnait le vertige car, s’il fallait la croire, elle allait glisser son ulu entre mes deux écailles, elle allait secouer la lame jusqu’à ce que le muscle cède et que l’huître s’ouvre. Les histoires sont nombreuses, mais toutes disent la même chose : grand-mère ne lâche pas, elle aime ses huîtres bien fraîches, elle aime les cogner pour qu’elles se donnent d’elles-mêmes.

 

3 Coudre sans entremêler

 

Nerkingoak, mon père, et Segulliak, le shaman, m’embarquaient avec eux sur un petit oumiak qu’ils manœuvraient aussi facilement qu’un kayak. Ils racontaient des histoires…

 

« Te souviens-tu ? demandait Segulliak à mon père.

 

– Je me souviens », répondait mon père après avoir sucé un long moment de paix.

 

Entre la question et la réponse, le souvenir n’avait pas dit un seul mot. Il était passé en silence dans leur mémoire commune.

 

« Les animaux de la mer ne doivent jamais toucher aux animaux de la terre, le bois pourri ne doit jamais toucher au bois sain, l’ultime commencement échappe aux souvenirs, l’avenir ne doit pas se perdre dans l’accomplissement. Ne rien enchevêtrer est pour nous une loi fondamentale. En revanche, l’Inuit est le couturier. Coudre sans enchevêtrer constitue sa voie. »

 

Voilà ce que mon père répétait, et c’est pourquoi il faisait bien attention pour que les réponses ne recouvrent pas les questions.

 

4 La tempête apaisée

 

Alingana avait entamé un chant de gorge avec la plus jeune pubère, mais on ne les entendait pas encore chanter. Peu à peu, le son des gorges finit par submerger la percussion de la pluie. Le jeu des souffles arrivait par vagues, guidait les esprits entre le sommeil et le réveil, coupant la poche des rêves. Des images tombaient dans nos esprits. Chacun veillait à ne pas laisser entrer la peur ou l’angoisse. Mais le temps fatiguait les vigilances.

 

Segulliak effleura son tambour d’un geste très doux, un homme souffla sur la joue de sa femme. Et puis, Segulliak fut dressé sur ses genoux par un coup de tonnerre. Agité par un esprit, le tambour oscillait et cognait. Segulliak s’envola par battements de corbeau au-dessus du kudlik (lampe inuite).

 

C’est alors que l’orage se mit à hurler et à cracher, menaçant de tout emporter. Les grondements arrivaient du fond des rochers, les mâchoires du ciel et de la terre mastiquaient des montagnes. Le ventre des femmes frémissait dans leurs gorges. Nous étions un contre la tempête.

 

Et puis, soudain, surgissant de nulle part, on entendit le « pi-ik » de l’engoulevent, le « kah-lah-a-louk » de l’oie rieuse, le sifflement de la sarcelle, un enchaînement de chants d’oiseaux, comme si le soleil brillait dans le marais et que le matin jouissait de sa femelle dans un levant rose.

 

5 Souffrances et dignité

 

Le bébé reste au chaud dans la fourrure du capuchon de sa mère, l’écaille préserve la vie dans l’œuf, les deux coques protègent l’huître, nos ancêtres enveloppent nos rêves… Tout, des montagnes jusqu’aux rivières, des morts jusqu’aux vivants, tout frappe sans trahir. Les difficultés, les coups cultivent la dignité.

 

Là, sur leur bateau à trois mâts, en route vers leur pays, la terre des miens disparait…

 

Ici un homme peut souiller et tuer. « The Order » forme un réseau de routes incompréhensibles dans un paysage invisible. Les cordes entre eux ont été cassées et rattachées en avant à « The Order ».

 

« Le harnachement nécessaire pour contenir la méchanceté des hommes. Man is a wolf to man », répétait Lucas. Je répondais que le loup collabore avec le loup et qu’il se nourrit sans ruiner la dignité de sa proie.

 

6 Caïn et Abel

 

« C’était il y a vraiment très longtemps, bien avant qu’un couteau de fer ne fende la première éclisse de bois. Nous n’étions pas encore de petites nations, chacune écrasée dans ses coutumes propres. L’Inuit voyageait avec les grands oiseaux migrateurs et couvrait les mers et les continents en buvant sa joie aux mamelles des montagnes. Ses cheveux de vent se chargeaient d’embruns sur les océans et de pollen dans les steppes. Son nez respirait tout l’air de la terre en un seul jour, car il inspirait et expirait à travers tous les mufles des animaux. Jusqu’au jour où Caïn cria : “Je veux cette parcelle de terre.” Et il tua son frère Abel.

 

Caïn est un vieux nom qui veut dire : “J’ai acquis.”

 

Abel signifie : “Je prends soin.” »

 

7 L’explorateur (1)

 

Il était né un peu avant ma propre naissance, dans une petite agglomération de maisons de bois, dans une ferme où vivaient des animaux qui donnaient leur lait. Lui aussi, il avait vécu son enfance avec des oiseaux au bout des doigts, des racines au bout des pieds, la tête dans les collines, content de tout ce qui vit sur terre.

 

Et puis, ce fut l’école, et puis, ce fut la ville. Là, on l’enferma dans un pot de vitre à côté d’autres pots de vitre, le monde entier derrière des carreaux de vitre. Sur un tableau noir, on gravait des écritures à la place des choses vivantes. Un bâton rôdait pour maintenir les enfants dans leur pot. Lui, rentrait son ressentiment en lui-même. Et un jour, de vieilles mains ont déchiré son noyau intime.

 

Il s’enfuit.

 

Arrivé sur la côte de l’océan, il rencontra un inumarik du nom de Jususi qui était sorti d’un grand blizzard de neige immaculée. On avait tué Jususi plusieurs fois, mais il revenait toujours. Il tentait de recoudre le ventre premier. Hélas ! le ventre premier se déchirait sur les couteaux de fer.

 

Jususi lui parla franchement : « Je désespère. Abel ne renaîtra pas ici, pas dans ce pays de peurs et de tueries. Trouve un bateau et pars sur-le-champ, le plus au nord que tu peux. »

 

8 L’homme naturé et l’homme dénaturé

 

À l’est, l’horizon se courbe là où l’œil s’épuise. À l’ouest, les rochers de la côte raidissent leurs jambes allongées dans la mer. Tout est là, indifférent à votre agitation.

 

Jensingoak laissait libre cours à ses pensées parce que la mer restait calme. Et c’était long et c’était dangereux. Une erreur dans les coutures de son esprit et le vertige risquait d’enchevêtrer son monde intérieur avec la mer du Labrador.

 

Le temps restait au beau fixe. Jensingoak oublia les choses tranquilles. Il pensa à chacun des Frères : à Schlözer à côté de lui, maniant les voiles, à Hill et Drachart, restés sur le Niger, et à Mary Butterworth qui s’était confiée à lui juste avant le départ pour Terre-Neuve... Ici, dans ce désert d’eau et de sel, alors que le temps ne finit plus de s’étendre sur des surfaces trop grandes, qu’est-ce que l’homme ?

 

C’est cet homme que cherchait Jensingoak : l’homme sorti de sa loi, l’homme en pleine mer, l’homme originel. Il voulait en avoir le cœur net, à propos de lui-même, à propos de ses Frères, à propos de l’avenir de sa culture.

 

9 Sur une terre pure

 

Là où il y avait des cassures, des arbres nains sortaient des mousses. Mais rien ne barrait la vue. Tout animal qui trottinait, courait, buvait, se montrait. Imaginez une vaste forêt dont les arbres se sont envolés ; toutes les bêtes se voient, interloquées ; les unes salivantes, les autres effarouchées. Les deux explorateurs ne discernaient pourtant aucun animal. Hormis la végétation, pas le moindre signe de vie. Un continent minéral, sans cachette ni abri, sur lequel l’air se reposait comme une amoureuse sur son vieux mari.

 

Néanmoins, Jensingoak fut progressivement envahi par une étrange sensation : lui et son compagnon ne convenaient pas à la grandeur qui était là, ni à sa couleur, ni à sa sérénité. C’était trop pur, il n’y avait pas une goutte d’humidité dans l’air, le froid avait rabattu tous les obstacles, les couleurs transperçaient l’espace.

 

10 Les deux Frères côte à côte

 

L’air froid serra les deux hommes l’un sur l’autre. Cette nuit-là, ils dormirent dans un rêve unique. Des fissures se formaient sur toute la voûte céleste.

 

Les deux hommes se réveillèrent en même temps et dans le même œil, incapables de se regarder, incapables d’ajouter un mot au silence qui les entourait. Ils cherchèrent des phrases, des passages de la Bible, quelque chose qui pouvait mettre une main sur leurs épaules.

 

Ils trouvèrent des lambeaux de l’Ancien Testament qui traînaient là, aussi vieux que la pierre, et s’empressèrent de les réciter afin de sortir du silence accablant des rochers.

 

Un âge s’en va, un autre vient, et la terre subsiste… Le vent va vers le midi et tourne vers le nord, le vent tourne et s’en va… la mer n’est pas remplie… l’œil ne se remplit pas de ce qu’il voit, l’oreille ne se remplit pas de ce qu’elle entend…
Il n’y a aucun souvenir des temps anciens

 

11 La vérité et le désespoir

 

Une grand-mère demanda à Drachart : « Est-ce que votre présence parmi nous empêchera réellement les étrangers de percer nos kayaks avec leurs fusils ? »

 

Cette fois, Drachart resta longtemps silencieux. Il voyait à droite notre petit peuple sans défense, à gauche le monde armé anglais et français qui contredisait l’Évangile même s’il le lisait chaque dimanche, et au milieu, les Frères, une petite communauté que toute l’Europe avait persécutée à cause de leurs écoles de la nature, de leur communautarisme, de leur démocratie et de leur pacifisme entêté.

 

« Nous ferons tout notre possible pour que sur le chemin de votre conversion, vous ne soyez pas malmenés par les traiteurs. »

 

Segulliak se retourna vers Jensingoak, qui était muet et pâle. Si Segulliak avait vu ce qu’il y avait dans l’esprit de Jensingoak, il aurait vu des guerres sans merci, des champs de cadavres, des tortures... Il aurait vu des beuveries, des viols, des fraudes... Il aurait vu tout ce que fuyait Jensingoak.

 

Mais Segulliak ne voyait que les lèvres de Jensingoak, des lèvres cousues l’une contre l’autre. Et aucun mot ne pouvait sortir de sa bouche, car il aimait la vérité mais détestait le désespoir.

 

12 Surhomme ou sous-homme

 

Tuglavina et Segulliak suivaient Jensingoak comme on suit un grand-père. L’explorateur leur enseignait à se servir des outils : scie, hache, herminette, maillet, et tant d’autres choses. Aidés de plusieurs Frères et d’autres chasseurs qui étaient là, ils montèrent la maison. C’était incroyable.

 

Nous, les femmes inuites, nous étions debout, la bouche entrouverte. Nous regardions nos hommes obéir aux Frères et tirer leur fierté du bâtiment qui s’élevait.

 

Ils tremblaient cependant. Comment comprendre ? C’étaient des surhommes pour avoir fait tant de choses, c’étaient des sous-hommes pour avoir besoin de tant de choses.

 

13 La conversion des Frères (1)

 

Nous étions plusieurs dans un igloo. Le blizzard faisait rage.

 

Le frère Schneider prit la parole. « Le père de Jususi a créé le ciel et la terre, et tout ce qui vit… Ne vous laissez pas abattre…»

 

Comme si un éclair venait de le frapper, il s’arrêta net et regarda autour de lui. Il se mit à voir ce qu’il y avait devant lui.

 

Dans cette vue élargie, il répéta la phrase, mais uniquement dans le creux de son esprit.

 

À ce moment précis et pour la première fois de sa vie, il y avait tellement de pureté dans les oreilles qui entendaient sa parole qu’il fut entraîné dans une chute de vérité. Le mot Père était là, devant lui, comme un abîme, et chacun des autres mots qui suivaient. Il n’en saisissait plus le sens.

 

Assis sous un dôme de neige, si loin de tout ce qu’il connaissait, devant tout ce qu’il ne connaissait pas, il se rendit compte que ce qu’il avait dit depuis sa naissance, des milliers de phrases, des milliers de mots, il l’avait dit sans y penser… On n’avait pas besoin de les interroger parce que tout le monde croyait les comprendre.

 

Mais dans l’igloo, les mots ne pouvaient pas rester intacts, car les yeux regardaient avec la soif et les oreilles écoutaient avec la faim.

 

« Jususi, comment l’as-tu connu ? » demanda mon père.

 

Schneider ne le savait pas. Un effroi lui glaça le dos. La solitude infinie de celui qui a tout perdu.

 

Ce visage, chacun le comprenait parfaitement.

 

14 L’Évangile

 

–  Que penses-tu de notre Évangile ? me demanda Mary.

 

– Je ne voudrais pas vous blesser, répondis-je.

 

– Non, dis-moi.

 

–  Je vais vous dire… Si je n’avais pas été enlevée et emmenée en Angleterre, je serais comme ma famille, je ne pourrais pas croire… »

 

 «  Croire que Jususi nous a tant aimés, continua Mary à ma place.

 

– Non, cela, on peut le croire facilement. Combien de chasseurs sont morts pour sauver leur famille. Mais ceux qui l’ont fouetté au fléau, qui ont planté d’énormes clous dans ses mains, qui l’ont regardé souffrir en riant, une sauvagerie pareille ! Comment peut-on croire à une telle méchanceté si l’on n’en a pas été témoin ! Et vous portez cette croix pour nous rappeler jusqu’où peut aller leur cruauté !

 

« Et cela vient sur nous par grands bateaux. On les voit massacrer des quantités innombrables de baleines. Ils prennent du poisson par grands filets. On dirait qu’ils n’arrêteront pas tant qu’ils n’auront pas vidé le pays de tous ses animaux et qu’ils ne nous auront pas rendus semblables à eux. »

 

15 La bonne vie

 

Avec les Frères venaient des esprits complètement nouveaux, des flancs doux, des yeux jaunes et mous, des langues épaisses et indolentes, des corps toujours un peu couchés, habillés de duvet. Ces esprits rôdaient autour du poêle sans jamais toucher le sol, inoffensifs, bouffis comme des panses de caribou. Ils nous enveloppaient, et nous nous sentions comme après l’amour, simplement bien, les yeux couchés dans la graisse.

 

Nos volontés ramollissaient et, dans nos igloos, nos enfants nous dérangeaient.

 

16 L’Ours premier 

 

Il avait valu la peine de plonger au fond de son trou hivernal et de s’y écrouler comme un tas de pierres déboulant au fond d’un puits. La grande réconciliation. Comment ne pas s’agripper à l’effroi ou à la rage ! La maman ourse s’était pourtant laissée tomber en toute confiance.

 

Et puis, ce fut la paix infinie. À partir de là, elle avait commencé sa remontée en passant par tout le règne animal. Tout réconcilier, ne plus former qu’une seule bête. À chaque strate, elle avait fait la paix, puis la joie, puis l’amour, forgeant ensuite le sang, la chair, l’os, elle avait reformé le monde, et son corps dans le monde. Elle aurait pu devenir un monstre, elle était devenue une maman ourse.

 

À la fin, devant notre regard ébahi, elle jouissait de la paix et de toute la magnificence de son œuvre. Un monde sien.

 

Elle s’était assise, adossée dans le creux que son poids faisait sur la neige, les tétines dans le vent. Des filets d’odeur partaient en zigzaguant et s’insinuèrent dans le trou d’où elle venait de sortir. Attirés par l’arôme, deux petits museaux joueurs et imprudents sortirent du trou et bondirent vers elle comme des vagues, l’un mordant la queue de l’autre. Ils déboulèrent jusqu’à leur maman, et se délectèrent.

 

L’univers entier réfléchissait.

 

17 Son christianisme

 

Avant ma première rencontre avec Jensingoak, je vivais dans un monde complet. Tout était là : mon père, mes tantes, ma sœur, la famille, l’immense étendue couverte par les quatre-pattes, l’immense amplitude couverte par les deux-ailes, rien ne manquait.

 

Et puis, il est venu.

 

Ce qu’il y a, c’est qu’il n’est pas comme les autres. Il était amer au début, comme le café que nous servent parfois les Sœurs le dimanche après le prêche, mais en peu de temps, il est devenu impossible de s’en passer. Il est comme la chaleur sèche des deux poêles de la grande maison : qui pourrait aujourd’hui s’en priver ?

 

Il y a des êtres et des moments rares qui n’ont jamais été pressentis, qui sont arrivés comme des surplus. Aujourd’hui, ils sont plus nécessaires que l’air qu’on respire.

 

Il était arrivé avec une telle manière de sourire que l’on avait immédiatement su qu’il nous était donné. On le percevait immédiatement, il arrivait avec un peuple d’oiseaux, connaisseurs de tous les couloirs entre la lune et les étoiles.

 

Son christianisme : une solitude habitée.

 

Avant, il y avait cette boule déjà immense qui roule lune et soleil par-dessus notre tête… Maintenant, cette boule appelle. Il nous faut apprendre à vivre avec des cœurs ouverts, des huîtres éventrées.

 

18 La reddition

 

Nous ne chassions plus, nous ne pêchions plus. Alors, n’en pouvant plus, le frère Brasen convoqua une assemblée devant la grande maison. Les Frères étaient forts en démocratie, et maintenant, ils voulaient des comités, des réunions, des discussions,… Nous fûmes au moins quatre cents à cette « assemblée constituante ».

 

Le frère Brasen posa une question simple :

 

– Pourquoi ne pêchez-vous plus ? Pourquoi ne chassez-vous plus ? 

 

La réponse, elle aussi simple et directe, vint du plus ancien.

 

– Vous avez le sloop, les fusils, le feu et les chaudrons. Si vous allez aux phoques, vous en ramenez en une seule journée assez pour nourrir la lune. Si vous allez à l’aiglefin, il y en a pour tout l’hiver. Si vous nous suivez aux caribous avec vos fusils, nos traîneaux sont écrasés sous le poids. Et puis, vous êtes bons, vous ne laissez personne mourir de faim. Nous ne voulons plus vivre comme avant. Organisez-nous comme vous voulez. Nous discuterons. Nous vous dirons ce dont nous avons besoin. Ce sera la bonne vie… »

 

19 L’explorateur (2)

 

Ils longèrent l’imposant cap Kiglapait, où des éboulis ont formé des affleurements à peine trahis par le mouvement des vagues. Ils se frayèrent un chemin dans les dangers, à l’ouest de l’île d’Okkak et de l’île à la Morue. Ensuite, la côte devenait moins accidentée pendant un moment, et ils atteignirent le majestueux fjord d’Hébron.

 

Leur progression était à l’image de leur existence : le fil de la vie contournant les mille façons de mourir. Un miracle chaque jour. Un tout petit fil leur chuchotant à l’oreille : « Reste encore un peu de ce côté là. »

 

Au nom d’un acte du Ciel, recueillir la beauté accablante des quatre vastitudes.

 

Jensingoak était fatigué des Frères et des « oui, oui » de l’Inuit. Il me regarda comme un pays sauvage et pur, car en réalité, seule une solitude peut aimer une autre solitude.

 

20 La joie

 

Inuit, écoute le rêve de Torngarsoak…

 

Si la brindille n’est pas reliée à la petite branche, si la petite branche n’est pas reliée à la grosse branche, si la grosse branche n’est pas reliée au tronc, si le tronc n’est pas relié à la terre, si la terre n’est pas reliée au ciel, si rien de cela n’est relié aux différentes vastitudes, alors qui peut vivre, qui peut boire la sève ?

 

Il faut bien qu’il y ait quelque part une joie indéfectible. Car s’il n’y avait pas de joie indéfectible, la petite feuille tremblante ne voudrait pas lutter pour sa vie.

 

Il s’ensuit que quelqu’un a déjà assumé le malheur du monde. Ce fut toi, ce fut moi.

 

Il y a si longtemps…

 

21 La bonne vie

 

Drachart avait raison : l’Inuit est un dévastateur comme les autres, simplement, il est préservé par la glace, le froid et la nécessité de se nourrir. Il est comme un poisson gelé : si on le transporte au Sud, il pourrit aussi sûrement que n’importe quel autre poisson.

 

Je n’étais pas différente.

 

En réalité, personne ne résistera aux casseroles, à la farine, au sel, à la mélasse, aux fusils, à l’alcool, au gouvernement, aux écoles, à la bonne vie… Tout y passera. »

 

22 L’immensité

 

J’ai été dans le sud trop longtemps.

 

Je sais maintenant pourquoi les plateaux sont immenses, pourquoi les horizons se noient tous les uns après les autres dans la mer, pourquoi le ciel est si vaste et les étoiles si nombreuses : c’est pour qu’il soit impossible d’accorder la moindre importance à cette tache malheureuse, divisée, noire et fumante, qu’est un cœur humain après une vie déchue.

 

23 L’aurore boréale

 

Oui ! la nuit, nous avions un autre paysage sur la tête : des lames vertes et ondulantes tranchaient la gélatine noire du ciel. Partout, dans le firmament comme sur la terre, les couleurs cherchent leurs peaux et leurs muscles, les sentiments errent nus en poursuivant leurs pensées toujours fuyantes, les cœurs n’avaient plus de ventricules, le sang n’avait plus de veines, la moelle n’habitait plus les os.

 

Tout avait quitté sa forme : des évadés.

 

24 Paroles de grand-mère

 

« Les Frères peuvent passer, dit-elle, nous les aimerons autant que le reste. Nous sommes en paix entre les omoplates de nos grands-pères. Le feu de nos lampes à graisse frétille comme du poisson de rivière. Peut-être que mon petit-fils aura un couteau de métal et que sa femme fera fondre de la neige dans un chaudron de fer, mais on finit toujours par digérer, même un gros repas, et dans mille ans, on marchera encore sur un manteau de neige dans un ciel de couleurs. »

 

25 L’explorateur (3)

 

S’il avait cru à la mort, il se serait tué lui-même pour en finir avec cette angoisse. Mais comment croire à la mort, rêver au néant ? C’était là une espérance illusoire.

 

Il marchait, car il lui était impossible de rester immobile.

 

Le monde qui était là, c’était le monde tout fait, pierres données, blocs à prendre ou à laisser, tout ce que l’on sait et qui pourtant nous est étranger, comme le caillou est l’étranger de l’affamé.

 

Imaginons le vent. Capturé et confiné dans un cube sans porte ni fenêtre, il s’y fige.

 

Dans dix mille ans, se souviendra-t-il qu’il a été le vent, et non pas seulement l’air ?

 

Jens Haven cherchait la mer, l’espace, le mouvement.

 

26 Le chant de la terre

 

En l’espace d’un instant, il comprit que la vie est une chanson. Elle n’est pas donnée. Il faut la chanter. Sans cette chanson, l’homme n’est qu’une trompette dans son étui. Que pourrait-elle savoir d’elle-même si elle n’a jamais produit la moindre note ?

 

Elle pourrait se prendre pour une pipe, ou pour un entonnoir, ou même pour un gourdin.

 

Que pourrait-elle savoir du monde ?

 

Ce ne serait qu’un tas de matière dispersée. Et si on lui demandait de croire en la musique ? La trompette, dans son étui, ne comprendrait même pas la question.

 

27 L’amoureux

 

Le jeune chasseur pencha la tête comme s’il venait d’avoir soixante ans et terminait sa longue vie amoureuse avec l’Inuite qui chantait comme un oiseau de forêt.

 

Il avait l’impression d’avoir déjà consommé tout le sang de cet amour dans un seul moment.

 

Il pouvait mourir, c’était fait, la vie, derrière lui. Les mille actes d’amour étaient devenus, d’un coup, des souvenirs gravés dans ses os.

 

28 La conversion des Frères (2)

 

Le frère Rhodes allait d’une famille à l’autre comme s’il cherchait un malheur nécessitant un salut ; il ne trouvait que des couples heureux et des enfants enjoués.

 

Son crucifix restait bien caché dans sa poche.

 

Il ne parlait plus que de silence, de barques et de poissons.

 

29 Un monde sans oreilles

 

Combien y a-t-il d’histoires non entendues ?

 

Peut-être que tout le paysage, les collines autour du lac, les pierres, les os abandonnés, tous ces matériaux rigides sont figés et durs pour cette simple raison que ce sont des histoires que personne n’écoute.

 

Qui écoute les pierres, ou même les arbres ?

 

Peut-être que l’univers entier n’a jamais été écouté.

 

Peut-être qu’il deviendra souple, léger, et qu’il ne fera plus mal à personne, le jour où il se sentira écouté.

 

30 La grand retournement

 

« Mon frère caribou, ma sœur phoque, mes amis les poissons, merci ! Du fond de ma solitude, alors que je cède, merci ! Mille fois merci… Je ne peux me plaindre à personne, c’est vraiment moi qui ai arraché tout cet air pour le plaisir de mes poumons, toute cette eau pour la jouissance de mes veines, toute cette viande pour la chaleur de mes os. Le plus facile aurait été de replonger immédiatement dans le grand brouillard. Je me suis acharnée à ne pas mourir, à remettre à plus tard… Espérant aimer. Je n’ai pas trouvé l’amour. Mais, mon collier en est témoin, je l’ai éprouvé ; cent fois, mille fois, je l’ai éprouvé. Et maintenant que je m’apprête à me rendre, je voudrais savoir une chose, une seule : Pourquoi être sorti du large si c’est pour y retourner ?

 

– Je n’en sais rien, me répond le corbeau, je sais seulement que ce n’est pas un accident…

 

– Tu es venu me dire ça ! C’est tout le mystère. Il y eut deux peuples, l’un encore imprégné d’eau salée, l’autre tout près de la rupture. Le trop au-dedans et le trop au-dehors, Abel et Caïn. Et tu dis que cette histoire aurait pu marcher, à un détail près : l’un n’était pas le sauveur de l’autre. Nous n’étions pas perdus. Nous étions un peuple possible.

 

– Non ! Non ! Je dis seulement que l’histoire avance avec toi. Quand tu avances, tout avance, même l’horizon.

 

– Mais pourquoi ne se sont-ils pas arrêtés au pied de la croix ? S’ils avaient compris ce seul carnage, ils n’auraient pas éprouvé le besoin de le refaire avec la terre entière.

 

– Allons, viens. Même avec une aile brisée, je peux t’emporter. Mille et mille colliers tournent autour du mont sacré, et c’est avec ces mille et mille colliers qu’il prépare son retour. »

 

Le chant de la terre blanche

Au loin se dessine un grand voilier : il amène un Danois venu se perdre dans la blancheur pour échapper à un sombre passé. Amusées, Mikak et sa famille le rebaptisent Jensigoak et l'adoptent comme un des leurs.

Bientôt, Mikak prendra le large à son tour, amenée par l'officier Francis Lucas et ses hommes jusqu'à la cour de la princesse Augusta, en Angleterre, où elle sera traitée comme une curiosité avant d'être renvoyée chez elle, à jamais transformée.

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Le chant de la terre innue

On fait monter une jeune Innue sur une plateforme de bois construite dans les arbres. Toute seule, juchée parmi les branches, elle attend la visite de l'animal totémique qui guidera son destin. Au terme de cette épreuve initiatique, que l'on réserve d'habitude aux garçons, elle sera prête à partir avec son clan à la recherche du caribou, qui a déserté la taïga.Car, sans le caribou, nul équilibre, nulle joie. Ce conte poétique, raconté avec tendresse et humour par le grand-père de l'héroïne, est un hommage aux forces de la nature, et à tous ceux qui en tirent les enseignements.

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L'écologie de la conscience

 

Les professeurs d'espérance n'ont qu'un seul argument: lorsque le danger ou la douleur atteignent un certain degré, la conscience se réveille et l'être humain s'adapte, c'est-à-dire qu'il opte pour des comportements favorables à sa survie. La conscience : un guide sûr !

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Professeurs d'espérance

Maître Eckhart, le mystique
Nicolas de Cues, l'homme de paix
Comenius, l'éducateur

« Le cosmos n'est qu'un extraordinaire processus de spatialisation, de développement d'un germe créateur. Dans l'instant, c'est une musique ; dans la mémoire, c'est un paysage ; pour l'heure, c'est une tragédie ; dans le futur, c'est une apothéose. »

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Marguerite Porète

Le grand roman d'une aventure mystique au temps de l'Inquisition.

XIIIe siècle. Le procès d'un des principaux chevaliers du Temple est devenu si cauchemardesque que Guion de Cressonaert, secrétaire de l'Inquisition, en est tombé malade. Dans l'hôpital où il est soigné, une institution dirigée par des béguines, Guion fait la rencontre de la fille de Marguerite Porète, qui est pourchassée comme hérétique. Une fois remis sur pied, Guion accompagne Marguerite, sa fille et quelques autres femmes en fuite sur les routes de la France, sous le couvert d'une troupe de théâtre. Au fil de ce voyage, il découvrira le mouvement qui fait trembler autant les rois que le pape: celui des insoumises.

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Le pouvoir ou la vie

S'il y a une menace qui pèse sur l'humanité, elle ne vient en premier lieu ni du réchauffement bien réel de la planète ni de la mondialisation; elle vient de la manière dont nous exerçons le pouvoir. C'est ce que Jean Bédard démontre de façon convaincante dans cet ouvrage courageux qui sort des sentiers battus.

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La femme aux trois déserts

 

Par un concours de circonstances, une jeune fille, Mary, échoue en Amérique, l'Amérique de la fin du XIXe siècle sous l'emprise du mythe du Progrès. Mariée à un riche marchand, Mary cultive deux grandes passions: celle du pouvoir et celle de la liberté. Vient un jour où elle doit choisir entre les deux. Se déchire alors lentement un lambeau de sa vie, précisément celui qu'elle devait prendre afin de se trouver elle-même. Pendant ce temps, la lune, la mer, le vent laissent entendre que ce destin n'est pas uniquement celui de Mary...

 

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Comenius

La pensée de Comenius est une mine d'or pour notre vie personnelle, familiale et collective, mais surtout un merveilleux chemin vers nos enfants et vers notre enfance.

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Familles en détresse sociale

 

Devant la conjoncture économique actuelle, les pauvres se multiplient, et les bien-pensants ont tendance à les considérer comme étant les seuls responsables de leur condition. Jean Bédard cherche à combattre ce cliché de la pensée en plaçant la société devant ses responsabilités.

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Nicolas de Cues

« Ce fut une confession crue, sans ambages ni aucune justification. On aurait dit un acteur qui, plutôt que faire la tirade prévue en tenant bien solidement devant son visage son masque de plâtre, était livré tout entier à la lumière du jour... Un enfant s'était écroulé en larmes en livrant sans réserve son coeur fait de haillons et de misères. L'emballage avait flambé, la matière humaine était là, grouillante de vilenies. Et elle, elle était devant moi, à la fois étonnée et pourtant pas le moins du monde déroutée, belle à déchirer le ciel, souriante et compatissante comme une mère, plus encore, comme si elle connaissait l'homme dans sa nudité et sous l'implacable lumière du jour. »

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La valse des immortels

"J'ai reconnu les manèges des temps modernes parce qu'ils ressemblaient aux manèges de mon mari: séduisants, sécurisants, engourdissants mais combien destructeurs. Donc je suis tombée en bas de l'être, je suis morte, j'ai été emportée, j'ai entrevu Modernus et j'ai crié. Vous êtes venus et ce fut sublime."

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Maître Eckhart

 

Le roman vrai d'un épisode de la vie de Maître Eckhart, ce grand théologien et mystique du XIVe siècle qui, en dépit de l'inquisition menaçante, voulut défendre les pauvres et les femmes.

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La relation d'entraide

Nous désirons tous aimer et être aimer. Nous cherchons à développer autour de nous de véritables relations humaines : naturelles, positives et créatrices. La relation d'entraide est le seul type de relation répondant à la fois à ces trois caractéristiques.

La relation  d'entraide jette pas dessus bord la possibilité de dominer et d'être dominé. Ceux qui la vivent se découvrent eux-mêmes, grandissent, développent leur pouvoir créateur et deviennent profondément humains.

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